Série n°6 sur les métropoles méditerranéennes

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Au-delà de la « vue mer », une ville est possible

 

L’urbanisation en Méditerranée se produit principalement sur le littoral et à un rythme inégalé. Deux causes expliquent ce constat, l’une économico-géographique, l’autre économico-financière.

Les villes méditerranéennes se sont souvent implantées et répandues entre mer et montagne, en connexion directe aux flux d’échanges maritimes - les ports- et sur un ruban étroit imposé par la contrainte topographique.  Plus récemment, la « vue mer » appâte promoteurs immobiliers résidentiels ou d’activités à haute valeur ajoutée tertiaires et touristiques le différentiel de prix à la vente pouvant atteindre 30 %. Devant cette double réalité urbaine et financière, les discours relatifs aux risques liés à la littoralisation ont bien des difficultés à émerger - peu de vision anticipatrice sur les risques d’immersion à la grande échelle méditerranéenne, manque d’information, peu de réflexion sur les dégradations multisectorielles de ce type d’urbanisation, respect aléatoire des législations et réglementations existantes en matière de protection et d’usage des espaces littoraux.

Le présent papier n’a pas comme ambition d’apporter les bases scientifiques d’un constat ni de donner une image globale des solutions, nonobstant nécessaires. Modestement, l’Agence Villes et Territoires Méditerranéens Durables propose trois orientations d’actions pour limiter la littoralisation de l’urbanisation en complément des politiques règlementaires mises en place.

 

Les métropoles pour rompre avec la ville linéaire littorale.

Les principales aires urbaines bénéficient de l’essentiel des croissances démographique et économique mondiales. En Méditerranée, ce sont souvent les villes portuaires. Ces dernières décennies, la ville grandit et s’organise à la grande échelle territoriale, celle de la métropolisation. En forçant le trait, les segments les plus nobles et rentables des villes se diffusent sous la forme d’un continuum urbain littoral au grès d’une multitude d’initiatives publiques et privées. Les autres sont reléguées ailleurs, plus loin dans des hinterlands souvent enclavés. La promotion touristique a dans ce contexte un effet majeur en accélérant l’urbanisation du littoral et avec une saisonnalité difficile à gérer en terme de métabolisme urbain. De fait, ce schéma ne répond ni aux exigences environnementales sur fond de changement climatique, ni aux impératifs de cohérence sociale.  Une alternative à ce modèle serait d’organiser l’espace métropolitain dans une interconnexion entre la grande ville, les villes intermédiaires, les villages et campagnes selon des complémentarités économiques, culturelles et des solidarités sociales.  Cette figure spatiale d’archipels urbains et économiques  se conçoit comme un ensemble de liens, de routes, d’interdépendances existantes ou à créer entre des concentrations urbaines, des nœuds, des carrefours qui structurent l’ensemble métropolitain et lui donne vie et fonction. Dans cette forme de métropolisation rien n’est vide, la campagne n’est pas un vide, elle est l’espace nourricier de la métropole et la montagne qui constituait une limite urbaine peut devenir un parc métropolitain, réserve de biodiversité.

Inventer ces nouveaux registres métropolitains devient donc un enjeu majeur de lutte contre la littoralisation, cela suppose des investissements matériels, immatériels et sûrement des récits territoriaux renouvelés.

 

Une stratégie portuaire méditerranéenne est-elle possible ?

Une autre préoccupation quant à la littoralisation de l’urbanisation devrait être la multiplication des ports en eaux profondes. Les évolutions portuaires marquées par le développement de la conteneurisation et la course au gigantisme des bateaux exigent la création de nouveaux ports de transbordements en eaux profondes, dont les impacts sur la qualité du littoral sont nombreux. Pour les territoires méditerranéens, la captation de ces flux de marchandises devient un enjeu majeur qui suppose des investissements colossaux. L’efficacité de ces nouveaux ports tient par ailleurs à leur intégration à un système logistico-industriel d’où la production à proximité de zones d’activités économiques. Sans stratégie méditerranéenne, la concurrence va s’exacerber et les considérations écologiques s’imposeront là encore difficilement. Une autre approche pourrait se fonder sur une logique d’alliances entre les ports nationaux et internationaux, en dialogue direct avec les transporteurs privés portuaires. Faut-il envisager pour chaque pays des travaux à plusieurs milliards d’euros pour ouvrir la voie aux bateaux de 18 à 20.000 conteneurs et aux milliers de camions ou substituer une stratégie de spécialisations-complémentarités entre les différents ports à l’échelle de la méditerranée ? La notion européenne des « autoroutes de la mer » pour imaginer une desserte de ports à ports, Tunis venant par exemple desservir le Port de Gènes, pourrait être mis en débat à l’échelle méditerranéenne.

 

Une récurrence : la gouvernance multi-acteurs !

Stratégies métropolitaines, schéma portuaire méditerranéen, gestion intégrée des zones côtières et des zones humides, dans tous les cas la planification prescriptive imposée « d’en haut » ne suffira pas. Seuls des engagements coordonnés des acteurs de l’aménagement et du développement - locaux, nationaux et internationaux - pourront induire ces évolutions structurelles. La page n’est pas blanche, à l’instar de démarches comme MEDSEATIES, projet international qui a introduit des systèmes de gouvernance et des outils innovants pour une meilleure gestion intégrée des zones côtières en Méditerranée -Italie, Grèce, Liban et Jordanie. En étroite concertation avec les autorités publiques locales méditerranéennes, le projet a lancé des processus participatifs transnationaux impliquant des acteurs publics locaux, des acteurs internationaux, des entreprises, des universités et la société civile. Devant l’urgence écologique et climatique, le rythme devrait se renforcer et à cet égard on partage tout l’intérêt des MEDCOP !

 

Marie Baduel