Mars 2018

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Enjeux et perspectives : la ville méditerranéenne durable

 

A l’instar de Marseille, vieille de 26 siècles, les villes en Méditerranée ne sont pas nouvelles. Historiquement durables par leur capacité à centraliser un système social capable de se reproduire dans le temps sans endommager irréversiblement son environnement, le modèle de la Cité semble, aujourd’hui, avoir atteint ses limites avec le changement d’échelle des processus de métropolisation.  A la recherche d’un nouveau système de développement,  le modèle de la « ville méditerranéenne durable », permettant de penser la durabilité des territoires sous le prisme d’une reterritorialisation des pratiques, se positionne comme une alternative pour les territoires métropolitains des trois rives. Mais quel est-il ? A quoi fait-il référence ?

La « ville méditerranéenne durable », un objet à identifier

Villes et espaces urbains

La ville, objet de représentation et de mystification, renvoie traditionnellement à un «  groupement de populations agglomérées caractérisé par un effectif de population jugé dense et par une forme d’organisation économiques et sociale ». Ayant une terminologie ambiguë, la ville n’a pas de définition commune selon les pays. Ainsi, plusieurs critères de définition de la ville existent selon la taille, les fonctions et l’autonomie politique.

La ville témoigne du fait urbain largement majoritaire dans le monde. L’urbanité, dans son acception classique, illustre la mixité sociale et fonctionnelle que permet la ville de part sa densité. Aussi, la ville questionne la dialectique du mouvement et de la permanence, de l’immatériel et du matériel.

Si « la ville est née avec la route » , terrestre et maritime, elle est, à la fois, territoire et population, nœud de relations et modes d'organisation collective. Les unités urbaines ont la caractéristique de partager l'espace de façon organisée, pour répondre au bon fonctionnement des mécanismes d'échanges avec les régions jugées proches. Les limites territoriales des systèmes urbains sont, traditionnellement, très liées, à la topographie, et à l’organisation politique, sociale et religieuse locale et à la nature des échanges qui s’ordonnent autour d’elle.

 

Le paradigme de la ville durable

Le développement urbain des villes, est, depuis les années 1970 en Europe, théorisé selon le paradigme du développement durable, lequel a été consacré par l’ODD 11 (« Faire en sorte que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et durables »).  Le nouveau paradigme permet l’association du principe d’universalité, de spécificité et de transversalité de l’objectif, lequel vise l’atténuation des inégalités, de la pollution et des conséquences des changements environnementaux et climatiques en priorité.

Si la notion de « ville durable »  suggère un modèle urbain, il est davantage pertinent de la penser en tant que paradigme s’imposant face à celui de « l’urbanisme moderne ». Ce dernier favorise la ville automobile et l’approche sectorielle, déterministe et l’expertise technique.  Le paradigme de la « ville durable » repose sur une approche pragmatique et systémique, par opposition à sectorielle. Les fonctions urbaines sont mixées afin de réduire le coût, économiques et environnemental, des déplacements et de revaloriser les mobilités douces. Ainsi, ce paradigme favorisant un urbanisme un peu plus dense, mixte et multipolaire, ne relève pas d’un modèle culturaliste prônant un retour à la ville dense d’autrefois.

Dans un contexte de la « fabrique de la ville  durable »,  l’expert voit son rôle relativisé au bénéfice d’une croissante participation citoyenne à toutes les étapes des projets.

Le paradigme de la « ville durable » influence aussi les constructions architecturales. Le processus qui mène à une architecture dite « éco-responsable », est envisagé de manière globale et consensuelle. Comme l’urbanisme durable, elle s'appuie sur quatre types de préoccupations : écologiques, économiques, sociales et culturelles. Un bâtiment sera durable s’il répond à des critères d’intégration au territoire, de choix raisonné des matériaux utilisés, de maîtrise des besoins en énergie pour le confort thermique et visuel, de la maîtrise du cycle de l’eau et de la gestion des déchets. Une construction sera durable également si elle recueille l’assentiment des populations habitantes et riveraines. Œuvrer pour une « ville durable » implique nécessairement de raisonner en termes de systèmes territoriaux de proximité.

 

Le qualificatif « méditerranéen »

La Méditerranée est considérée comme un construit géographique et culturel européen du XIXe afin d’atteindre des objectifs politiques selon Fernand Braudel. Cette catégorie spatio-culturelle unifie cet espace géographique et vise à pérenniser l’idée d’une domination. Le qualificatif « méditerranéen » dépend du contexte d’énonciation et de l’acteur. Les identités projetées sur les territoires diffèrent donc selon les points de vue. 

Bon nombre de professionnels de l’urbain et de la coopération internationale et régionale mettent en garde sur les dangers d’une approche culturaliste uniforme des villes situées géographiquement sur le littoral de la mer Méditerranée. L’usage de cette terminologie permet de  reconnecter le « nord » et le « sud » et de réaffirmer la région Méditerranéenne contre, mais aussi avec, l’espace européen dans un monde globalisé où les interdépendances sont de plus en plus fortes. Le terme « ville méditerranéenne » s’applique à des formes et organisations urbaines qui ne concernent pas exclusivement les villes du bassin stricto sensu.

 

Identités communes des espaces urbains méditerranéens singuliers

Auditionné lors de la conférence inaugurale du projet de l’IMVT, le groupe NP2F, lauréat du concours d’architecture, affirme la multiplicité des conceptions de la « ville méditerranéenne ».

«  Il y a autant de définitions de la ville méditerranéenne qu’il y a de méditerranéens » Représentant de l’équipe NP2F, 6 mars 2018

Les villes sont territorialisées. Leur système et leurs structures architecturales répondent à des enjeux et contraintes identifiées localement. Les stratégies d’habitation ainsi que les activités productives et d’échange s’adaptent à la géographie, au climat et aux points d’eau. Etroitement imbriquées, les manières de faire et de vivre la ville sont façonnées selon les caractéristiques d’un territoire.

Cette territorialité est d’autant plus pertinente pour les centres-historiques concentrant une certaine densité permettant une mixité sociale et fonctionnelle. L’urbanité des centres-villes est rarement retrouvée dans les zones périphériques sectorisées.  Les cœurs des villes de Méditerranée, structurés selon leur vieux port, symbole de leur identité commerçante, permettent le bon fonctionnement des échanges socio-culturels et économiques. La permanence des centres-villes, patrimonialisés, certes tous différents, témoigne de leur résilience commune et de leur durabilité.

La circulation des populations, facilitée par ce bassin facilement navigable, et les successives aires d’influence dans la région méditerranéenne ont permis et permettent la diffusion de modèles urbains et architecturaux adaptés à une topographie et un climat proches. Ces échanges ont façonné des identités proches, non pour autant semblables. Marcel Roncayolo, géographe marseillais, affirme la présence de ressemblances bien qu’il admet les limites d’une vision unique et essentialiste.

C’est pourquoi, Teresa Coletta, professeure d’histoire urbaine à l’Université de Naples, évoque la notion de genius loci, « d’esprit des lieux », pour exprimer les similitudes partagées par les villes des trois rives. Des éléments invariants, matériels et immatériels, composent les centres-villes historiques. La stratification urbanistique et architecturale, les manières d’habiter l’espace, les espaces ouverts, les espaces de commerce et de production marchande, les éléments de vie quotidienne … sont relativement similaires.

La référence aux pratiques de l’espace public relativement proches est souvent faite. Considérés comme des centres d’enjeux économiques, occupés par des acteurs, formels et informels, ils sont aussi parés d’objectifs de régulation de la vie collective, visant des échanges et une mixité. L’apparition de nouvelles centralités et le renforcement des centralités anciennes marquent la revalorisation des espaces publics en Méditerranée.

La sobriété, la générosité, l’ouverture, la sécurité peuvent qualifier l’architecture méditerranéenne. Pensée initialement selon le climat et l’environnement et les ressources naturelles très proches d’une rive à l’autre, l’architecture traditionnelle, privilégiant l’accueil, rend compte de la recherche d’un équilibre entre espaces intérieurs et extérieurs et d’une recherche d’un confort thermique. L’équilibre du rapport ville-campagne, l’urbanisation compacte permettant la naissance et l’entretien de solidarités et de sentiments d’appartenance, ainsi que les traditions d’autonomie politique contribuent à définir la ville méditerranéenne.  Force est de constater une « méditerranéité » et une durabilité des modèles urbains.

 

Défis contemporains et évolutions territoriales, une communauté de destins ?

L’urbanisation et la métropolisation s’expriment autant en termes de croissance urbaine et de déséquilibres territoriaux que sous forme d’une communauté de problèmes d’aménagement interne à l’origine d’enjeux spécifiques à la « ville méditerranéenne ». La métropolisation mal maîtrisée  et la marginalisation périphérique peuvent être identifiées comme des menaces résultant d’un conflit entre volonté d’intégration des grandes villes dans le système économique globalisé et aspiration à résorber les problèmes de gestion quotidienne. La croissance démographique et l’étalement urbain, dissociés et asymétriques selon les rives, mettent en tension les écosystèmes littoraux et ressources naturelles dans un contexte d’extraterritorialisation des espaces urbains. Nombreuses sont les métropoles régionales méditerranéennes qui favorisent des projets urbains « à la visibilité gratifiante » ne prenant pas en compte les problèmes ordinaires (Barcelone, Lisbonne, Alger, Tanger, Beyrouth, Tirana etc). La principale des tensions repose ainsi sur la dichotomie entre projets urbains visant des objectifs d’insertion dans l’économie globale et les demandes citoyennes d’espaces à vivre et à habiter, le tout sous la contrainte de plus en plus impérieuse de contenir l’empreinte environnementale des territoires urbains.

Si ces territoires ont partagé une histoire commune, ils sont unis, aujourd’hui, par une communauté de destin. Les enjeux qui se posent à la région sont nombreux. Les défis actuels, quantitatifs (habitats, services urbains, services sociaux, économie locale) et qualitatifs (étalement spatial, recomposition des centralités, identité urbaine) relèvent ainsi autant de dynamiques structurelles que conjoncturelles montrant les limites de l’urbanisme moderne et de la gouvernance locale à préserver le modèle urbain original méditerranéen et la durabilité de l’aménagement des territoires.

 

La « ville durable méditerranéenne », un modèle diffusable ?

La pression démographique, les conséquences des changements environnementaux et la faiblesse des capacités financières publiques contribuent à mettre en tension les ressources dont dépendent les villes. Exogènes à leur territoire, les systèmes des métropoles méditerranéennes montrent leurs limites. Ainsi, il convient de valoriser le potentiel endogène et de soutenir les initiatives bottom-up et d’intégrer les héritages du passé selon les experts.

Le mouvement de méditerranéisation de la « ville durable » veut renouer avec l’essence de l’architecture et de l’urbanisme de la région maritime : mixité, plaisir, confort et beauté sont, aujourd’hui, les maîtres mots des projets urbains durables qui revisitent les connaissances et savoirs-faires historiques de la région Méditerranéenne. La place de l’espace public, caractéristique des villes méditerranéennes est revalorisée.  La ville méditerranéenne durable, comme les initiatives locales éclatées en attestent, serait ainsi « un pied dans la tradition, un autre dans la modernité » permettant de lutter contre les inégalités et la pollution et de faire face aux conséquences du changement climatique comme l’ODD 11 l’ambitionne.

La décentralisation et le partenariat public-privé sont identifiés comme étant les conditions à la durabilité des zones urbaines méditerranéennes. L’approche holiste montrant ses limites, il convient bien de territorialiser la ville durable et son écosystème et de retrouver un équilibre entre les territoires ruraux et urbains. Le développement des villes intermédiaires et intérieures, déjà en cours, et indispensable à la répartition équilibrée des populations, nécessite d’être pensé avec une approche durable et méditerranéenne. Le partage des ressources, entendues de manière extensive, représente l’enjeu principal des années à venir. Dans une région où les inégalités et les interdépendances sont fortes, la coopération multi-acteurs et multi-scalaires, se pose comme une démarche permettant de relever les défis auxquels sont confrontés les systèmes urbains méditerranéens.

 

Mathilde Fraisse