Les territoires méditerranéens face au Covid-19

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Synthèse du débat en ligne avec les alumni des Séminaires Métropolitains

 

Tous en Méditerranée, nous vivons une période de crise induite par la pandémie du Covid-19. Le rapport entre territoires et crise en est profondément modifié. Alors qu’ils se sont imposés comme des acteurs de résilience, les territoires sont aujourd'hui interrogés sur leur capacité à être aussi des acteurs du changement pour diminuer la vulnérabilité face aux risques. Afin d’échanger sur différentes expériences méditerranéennes, un débat en ligne a été organisé par l’AVITEM le 7 juillet 2020. Cet article en propose une synthèse. 

 

Participants : Salim Abou Rizk, Université Libanaise (Liban) ; Amine Benaissa, architecte-urbaniste consultant ; Marlène Chahine, Université Libanaise (Liban) ; Frédéric de Dinechin, CMI (France) ; Aicha Djeghar, Université de Constantine (Algérie) ; Abdo El Chakhtoura, Municipalité de Jdeideh (Liban) ; Vincent Fouchier, Métropole Aix-Marseille-Provence (France) ; Dani Harake, CMI (France) ; Besmira Haskaj, Municipalité de Tirana (Albanie) ; Yousr Koubaa, Agence d’Urbanisme du Grand Tunis (Tunisie) ; Cherkaoui Ouardi, Wilaya de Marrakech (Maroc) ; Samuel Ripoll, Sciences Po Lyon (France) ; Daisy Sabah, Municipalité de Jdeideh (Liban) ; Layal Samaha, Nations Unies (Liban) ; Christiane Sfeir, Université Libanaise (Liban) ; Salim Titoun, AVITEM (France) ; Coline Ulusakarya, AVITEM (France). Débat animé par Marie Baduel, Directrice Stratégie de l’AVITEM.

 

Peste, cholera, tuberculose… en préambule, Amine Benaissa rappelle que l’histoire des territoires s’articule autour d’une grande diversité d’événements. Si les épidémies ont toujours joué un rôle important dans l’évolution urbaine, il convient de relativiser les analyses à posteriori qui tendent à les placer en seul facteur de développement. Une fois cette précaution prise, on admet que ces crises constituent des moments critiques qui poussent à imaginer d’autres formes urbaines et modes d’habiter pour freiner la contagion : dans la Grèce Antique, Hippocrate suspecte l’air de transporter les maladies qui touchent plusieurs personnes simultanément ; au Ier siècle avant JC, l’architecte romain Vitruve cherche à réguler l’emplacement des bâtiments les uns par rapport aux autres ; au Moyen Âge, un dispositif de confinement est mis en place à Venise alors qu’un tiers de la population européenne est décimée par la peste. 

 

Quand la révolution industrielle transforme les grandes villes, qui connaissent une croissance importante avec l’arrivée massive d’ouvriers, le souci d’améliorer la salubrité des quartiers populaires est l’une des motivations des grandes restructurations mises en œuvre par Haussmann à Paris et par Cerdà à Barcelone. De grandes artères sont notamment créées pour organiser la circulation de l’air et de l’eau. Deux ruptures majeures ont lieu à cette période : d’abord, une urbanisation exceptionnelle, qui bouleverse le rapport ville-nature par l’artificialisation d’une part toujours plus grande des terres agricoles. Face à ces évolutions, la deuxième rupture est l’idée d’une maitrise possible de l’urbanisation, à travers différents dispositifs prescriptifs de l’aménagement qui seront successivement développés : l’urbanistique patronale destinée à créer des extensions pour loger les ouvriers, la construction de grands ensembles, l’édification de villes nouvelles… 

 

Aujourd’hui, nous connaissons une nouvelle critique de la raison urbaine alors que les transformations territoriales ont muté vers des systèmes métropolitains. Nous vivons une transition entre une société industrielle prédictive où l’incertitude est réglée par le progrès technologique et où l’urbanisme réglementaire occupe une place essentielle, et une société de l’incertitude marquée par une connexion entre diverses crises. Ce constat nous invite à reconsidérer le processus du projet, mettant l’accent sur l’imaginaire, sur des cadres de cohérence, sur une gouvernance partagée. Dans ce contexte, la pandémie du Covid-19 interpelle nos modes d’action pour dessiner les projets territoriaux dans une démarche plus résiliente, c’est-à-dire plus réactive aux réalités du terrain, plus adaptable aux imprévus, plus anticipatrice des risques. En bref, les réponses s’apparenteront plutôt à de l’artisanat qu’à une nouvelle technostructure. 

 

Pour tous les participants du débat, le contexte actuel interroge nos modes d’habiter, de travailler, de produire et de consommer : l’aménagement numérique, l’introduction du télétravail, l’importance croissante de la logistique et ses logiques de flux, la souveraineté alimentaire et le commerce de proximité, l’importance du système de santé et des travailleurs les plus modestes, le rapport des urbains à la nature… Pour Vincent Fouchier qui a lancé un groupe de travail interne à la Métropole Aix-Marseille-Provence durant le confinement, les métropoles ont été particulièrement touchées car ce sont les espaces de concentration des flux qui s’accommodent mal avec l’arrêt des activités induit par le confinement. Il faut sans doute imaginer des villes où la vie confinée sera plus supportable, ce qui réinterroge la conception des logements, des espaces publics, des relations sociales. Cela nécessite une écoute attentive de l’expérience des usagers et des citoyens. Pour Marlène Chahine, la première étape est d’accepter le risque : accepter aujourd’hui de vivre avec le virus, accepter la possibilité qu’un autre se développe demain. 

 

Comment vivre avec un phénomène que l’on ne comprend pas ? Dans chacun de leurs contextes de travail et de vie, les participants ont remarqué un besoin fort de comprendre le fonctionnement du virus, l’évolution de l’épidémie, alors que ces informations n’étaient pas toujours disponibles. Cette crise réaffirme ainsi le rapport entre science et politique : les gouvernements s’appuient largement sur la communauté scientifique pour orienter les mesures nationales de gestion de crise. Le débat est relancé sur les processus de découverte, sur l’importance de la marginalité comme éclairage de l’innovation, sur l’articulation entre la théorie et l’expérimentation. 

 

Un autre constat largement partagé : la crise du Covid-19 renforce les inégalités en ce qu’elle touche plus fortement les populations déjà fragilisées dans un processus d’agrégation des risques. Le confinement est vécu plus difficilement par les ménages les plus modestes dont les logements sont moins spacieux, moins agréables à vivre. De plus, ils sont davantage exposés au virus dans la mesure où le maintien de leurs emplois en présentiel reste indispensable à la société. En Albanie, Besmira Haskaj remarque que la crise a largement touché les personnes peu qualifiées vivant dans les zones rurales, qui viennent travailler en ville. La crise impacte fortement la sécurité de l’emploi : en Méditerranée, les travailleurs de l’économie informelle qui n’ont pas de salaire fixe voient leur activité largement impactée, alors que d’autres peuvent avoir recours au télétravail. De même, les difficultés d’accès aux outils numériques constituent un handicap majeur pour continuer à étudier ou travailler durant le confinement : à Tunis, Yousr Koubaa précise que le télétravail a mieux fonctionné pour les écoles privées et les entreprises que dans le secteur public. 

 

Au Liban, Layal Samaha indique que l’épidémie du Covid-19 est une véritable « crise dans la crise » alors que le pays vit une crise politique, sociale, économique, monétaire depuis plusieurs mois. Cette situation a poussé le Ministère des Finances à redistribuer aux collectivités locales une partie des fonds de 2017 qui leur étaient initialement dus, relançant le débat sur le rôle des municipalités au Liban. Daisy Sabah remarque le rôle important de la municipalité de Jdeideh dans la gestion de la crise et notamment dans l’accompagnement des populations les plus défavorisées. Vincent Fouchier rapporte que la Métropole Aix-Marseille-Provence a également dû faire face à une pluralité de difficultés, en plus du Covid-19 : une cyber-attaque très destructrice contre les systèmes informatiques, un contexte d’entre-deux électoral des élections municipales, une crise financière de la collectivité accélérée par des dépenses non prévues avec la crise… La pandémie exige plusieurs phases de travail : l’urgence marquée par les actions sanitaires et les mesures de solidarité ainsi que le soutien aux entreprises, jusqu’à la capacité à projeter un nouveau modèle de développement. 

 

De manière générale, ce contexte questionne les capacités du secteur public et souligne le rôle des collectivités pour garantir la résilience des territoires. A Tunis, Yousr Koubaa indique que les premières mesures destinées à freiner la contagion ont été prises très rapidement. En revanche, l’administration s’est retrouvée devant un manque de moyens informatiques. Des actions sont aujourd’hui mises en œuvre afin d’améliorer la digitalisation des services et l’utilisation des outils numériques par les agents. Au Maroc, Cherkaoui Ouardi témoigne que les Régions ont été en première ligne des actions de solidarité et notamment dans la distribution des produits sanitaires et des denrées alimentaires, aidées en cela par l’ensemble des acteurs de la chaine agro-alimentaire. Partout en Méditerranée, le Covid-19 relance donc un double débat : la place de l’acteur public et de l’Etat-Providence qui prend soin de ses populations – à Beyrouth au début de la crise, seuls les hôpitaux publics ont accueilli les malades du Covid-19 –  et la nécessité d’un avancement de la décentralisation. 

 

Pour sortir de la crise, la gouvernance doit être pensée sur le mode pluriel, en interface avec les initiatives du monde économique et citoyennes. Dani Harake met en évidence la force des communautés locales qui ont travaillé afin d’atténuer l’effet de la crise. Il s’agit de s’appuyer sur ces réussites pour accompagner les citoyens et créer une véritable structure de solidarité, d’entraide, de préparation aux crises à venir, qu’elles soient sanitaires, économiques, écologiques, sociales. Une invitation pour les acteurs publics à s’approprier les outils de co-construction des politiques : plateformes numériques, débats citoyens, budgets participatifs… Au niveau supra-national, les organisations inter-étatiques ont également leur rôle à jouer. Au Liban, le Programme des Nations Unies pour le Développement a réaffecté une partie de son budget afin de soutenir financièrement les collectivités : un ancien hôtel de Tripoli a ainsi été transformé en centre de quarantaine. La crise a aussi poussé les collectivités libanaises à coopérer avec les associations locales afin de mieux répertorier les besoins prioritaires de la société civile.

 

En conclusion, Marie Baduel propose de nouvelles perspectives pour la macro-région méditerranéenne, comme nous y invite Jean-Louis Guigou, Fondateur de l’IPEMED – Institut de Prospective Economique du Monde Méditerranéen. Alors que la mondialisation tous azimuts est remise en cause et que le localisme absolu montre ses limites, relocaliser nos chaines de production à l’échelle méditerranéenne nous permettrait de « réduire les coûts et le temps de transport, garantir la qualité des intrants, réduire les risques notamment monétaires, assurer la responsabilité économique sociale et environnementale tout au long de la chaîne de production et enfin, pour garantir notre souveraineté dans les secteurs stratégiques. »[1]

 

Coline Ulusakarya

[1] Jean-Louis GUIGOU, « Relocaliser, c’est régionaliser nos chaînes de valeur entre l’Europe et l’Afrique ». AfricaPresse, article paru le 18 mai 2020.