Février 2018

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Le patrimoine historique et culturel, le précieux fil rouge et souvent trop ténu encore des villes méditerranéennes.

 

Les années soixante-dix ont vu à Paris la disparition des Halles et le passage au tout voitures, tandis qu’à Marseille les édiles développaient centres commerciaux et logements d’habitations sur les ruines mêmes de l’antique cité phocéenne. Le maintien sur site de quelques blocs hellénistiques disait une cote mal taillée entre défense d’un patrimoine, qu’on voulait réduire, et besoins d’expansion d’une ville en quête de renouveau.

 

Les villes méditerranéennes entretiennent un lien ambigu avec leur passé. Celui-ci peut en effet apparaître comme un frein au progrès et à la modernisation, quand il s’agit d’aménager des espaces au milieu de vestiges facilement perçus comme des obstacles à l’urbanisation. L’insalubrité, la dangerosité parfois, ou tout simplement la nécessité de créer de nouvelles zones urbaines sont autant d’arguments pour effacer, souvent en les ré-enfouissant, les traces d’un passé dans lequel l’aménageur ne se reconnaît pas. L’existence d’un passé glorieux n’est pas toujours en effet un argument suffisant pour les promoteurs, les édiles ou pour le simple citoyen peu informé sur son histoire.

 

Le poids du passé :

Pour autant, le passé est là, sédimenté, prêt à être interprété et à se révéler aux générations futures. Le terreau en est particulièrement riche, puisque les cités méditerranéennes antiques reposent, strate par strate, sous les villes d’aujourd’hui. Marseille, Alexandrie, Arles, ou Tarragone en sont quelques-uns des exemples, parmi tellement d’autres.

 

Ces villes méditerranéennes n’ont pas seulement conservé les traces archéologiques du passé. Elles ont gardé, à peine changé, le nom de leurs Cités-Mères. Tout un symbole de continuité où l’on retrouve, à côté de la métropole, la ville, l’Urbs, la mégapole ou la ville-monde. Leur patrimoine est une signature. Imagine-t-on en effet Nîmes sans ses arènes, le Caire sans ses pyramides, Alger sans sa Casbah, ou encore Split sans le palais de Dioclétien ?

 

Elles ont aussi sauvegardé leurs récits des origines antiques mêlant l’histoire à la manière d’Hérodote au mythe qui plonge son récit dans la plus haute Antiquité.  Curieux mariage donc entre l’histoire qui vient de naître à la rationalité, et ces témoignages d’un passé plus lointain et plus mystérieux qui dit ses vérités propres. Car c’est bien au croisement du mythe et de l’Histoire que s’est constituée la métropole méditerranéenne avec, d’un côté, le plan hippodamien, de l’autre, le récit légendé de la fondation de Marseille avec Gyptis et Protis, ou celui de Carthage avec la reine Didon.

 

N’oublions-pas que l’Europe doit son nom à une nymphe transportée par Zeus qui lui fait traverser l’Hellespont, marquant ainsi le lien entre les deux rives de la Méditerranée, à l’emplacement de cette ville monde qui fut tour à tour Byzance, Constantinople puis Istanbul. C’est dire s’il est important de ré-introduire une part de rêve et de mémoire dans notre quotidien

 

La Méditerranée et le patrimoine voyageur :

Les Phéniciens d’abord, les Grecs ensuite, avaient su tisser tout un réseau de colonies en lien avec les métropoles de Grande Grèce et d’Asie mineure.

Sans doute peut-on y voir une préfiguration des échanges qui se mettront en place avec la mer du Nord et la Baltique et aboutiront à la création de la ligue Hanséatique.  Que Marseille et Hambourg aient fait partie des premiers jumelages entre villes allemandes et villes françaises fait donc aujourd’hui sens. A leur tour, et sur terre cette fois, les Romains avaient eux aussi construit des voies dont les tracés continuent d’inspirer les constructeurs de routes et d’autoroutes du 21e Siècle.

 

Le patrimoine au service du dialogue interculturel :

Longtemps relégué au second plan, quand il ne servait pas de cadeaux aux musées européens, le patrimoine a lui aussi trouvé sa place et est désormais protégé dans presque toute la zone méditerranéenne, encore que l’on doive signaler les lourdes pertes et destructions survenues dans les zones de conflit (monuments détruits, musées pillés, antiquités vendues).

 

Les obélisques ramenés d’Egypte, dès la période romaine et ce, jusqu’au XIXème siècle, ne sont plus, si beaux soient-ils, des ornements destinés à telle ou telle place européenne. Ces monuments doivent   d’abord s’insérer dans un environnement, y trouver une utilité, une raison d’être compréhensible de tous.  Ils constituent un des éléments de rayonnement et d’appropriation collective de la ville par ses habitants dont ils accompagnent désormais le développement. On sait à cet égard l’importance, dans la cité grecque et dans la ville romaine, du plan qui donne la place centrale à la divinité protectrice, et fixe leur place aux institutions et aux lieux de représentation pour les spectacles.

 

Ce patrimoine doit pouvoir s’adapter aux transformations urbaines, au premier rang desquelles figure la croissance démographique avec son cortège de menaces sur un patrimoine et des monuments, en général concentrés au centre-ville, c’est-à-dire bien souvent dans les zones urbaines les plus denses, et donc les plus exposées aux dégradations C’est là un défi pour les aménageurs.

 

La culture au cœur de la cité :

La culture contribue au développement économique et à l’attractivité d’un territoire. Elle est source de valeur ajoutée, qu’il s’agisse du développement économique ou du tourisme.  C’est un vecteur de rayonnement social non négligeable grâce à la mobilisation d’un tissu associatif extrêmement dense qui couvre tous les domaines de l’action culturelle. Il favorise aussi les échanges entre les riverains du pourtour méditerranéen en accueillant des spectacles, en faisant venir des artistes et en soutenant des créations locales.

 

Le mythe est un ciment social. Il donne la possibilité de rêver avec l’Iliade et l’Odyssée, avec le mythe de Gilgamesh et d’Enkidu, ou avec la légende de Gyptis et de Protis. Retrouverons-nous, en poursuivant nos rêves, les fameux jardins suspendus de Babylone ? Ou bien faudra-t-il en chercher les graines chez nos architectes paysagistes d’aujourd’hui ?  Une manière de montrer que tout a déjà été inventé, et que l’histoire est un perpétuel recommencement.

 

Vers une dynamique de reconnaissance et de protection du patrimoine historique et culturel

La construction de territoires urbains durables, la protection de l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique doivent prendre en écharpe toutes ces questions essentielles pour une bonne prise en compte des risques naturels courus aussi par les patrimoines, dont la conservation, souvent aléatoire, hypothèque leur résilience.

 

En ce qui concerne la Méditerranée, la protection et la mise en valeur du patrimoine sont une nécessitée qui est allée en s’imposant au cours des dernières décennies. La fonction mémorielle, l’attractivité touristique, le développement durable des territoires urbains, la richesse culturelle sont autant de facteurs qui ont donné du relief à la problématique du patrimoine urbain en Méditerranée, menacé par les outrages du temps, par les projets de développement urbain par la sur-fréquentation touristique, quand ce n’est pas par les conflits. Dès lors, de nombreux acteurs se mobilisent. L’Europe, avec le programme « Euromed Héritage », a lancé et financé, à partir de 2008, de nombreux projets tout autour de la Méditerranée destinés à renforcer la protection des patrimoines méditerranéens.

Des interventions conjointes de l’UNESCO et de l’ALECSO, (son équivalent pour la Ligue arabe), permettront de réduire les fractures, d’autant que, bien souvent, les vestiges trouvés et exposés n’appartiennent pas aux aires de civilisation des habitants alentours. Un travail d’explication du patrimoine devient nécessaire. Celui-ci s’appuie à la fois sur un dispositif international de plus en plus soucieux du respect des plans de gestion et sur un dispositif national arrêté par les Etats.

 

La France distingue deux niveaux de protection pour les monuments simplement « inscrits » et ceux qui sont « classées », bénéficient dès lors d’un degré de protection renforcée. En outre, au fil des ans, de nouveaux labels ont été mis en place pour les patrimoines naturels ou immatériels pour ne prendre que ces deux exemples bien représentés dans la Région Sud. Aux actions des Etats sont venues aussi se conjuguer les interventions de grands mécènes comme pour la seule ville d’Arles, la Fondation Luma, la Fondation du Patrimoine ou l’association AVEC. Les « Journées du patrimoine » lancées en France en 1984 par le Ministre de la culture Jack Lang ont popularisé l’attachement au patrimoine qu’une partie croissante de l’opinion publique s’est appropriée, si l’on en juge par les succès d’affluence que ces manifestations recueillent chaque année.

 

La sensibilisation à la préservation du patrimoine en milieu urbain est désormais de plus en plus partagée chez les responsables de politiques publiques, les urbanistes, les aménageurs, mais aussi les citoyens, tout autour de la Méditerranée. On ne peut que s’en réjouir car on revient de loin, on ne peut s’en satisfaire tellement les besoins, de financement notamment, restent considérables et le processus toujours très fragile face aux coup de boutoir de la modernité.

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Si cependant un objectif devait être retenu, ce serait celui de la recherche de la Paix dans cet espace troublé des trois religions révélées et où la place de chacun doit être reconnue. Encore faut-il que le poids de l’Histoire, dont la Méditerranée est si chargée, ne soit pas un frein, mais au contraire un accélérateur de citoyenneté méditerranéenne. Une chose est avérée : de par sa densité, son ancienneté et sa richesse, le patrimoine historique et culturel de la Méditerranée confère un élément distinctif central à la ville méditerranéenne. Aux Méditerranéens d’aujourd’hui de savoir, et d’être capables de, le transmettre aux générations suivantes.

 

Denis Louche