Corinne Vezzoni : « L’urbanisation envahit l’équivalent d’un département français tous les sept ans »

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L’architecte marseillaise propose, dans une tribune au « Monde », d’inverser la logique selon laquelle, sauf exception, tout le territoire français est constructible et de faire revenir les zones commerciales en centre-ville pour limiter l’espace bâti.

 

Un ouvrier du bâtiment travaille sur un chantier de construction, à Montévrain (Seineet-Marne), le 12 mai. POOL / REUTERS

 

Oui, il va falloir changer. Tout le monde le disait, le répétait, c’était devenu la doxa : « La planète va mal, il faut la soigner, la préserver, la sauver, arrêter de la polluer, il est urgent de ne plus attendre ». Et la pandémie vient de nous confirmer, ce que nous avions tendance à oublier, que nous ne sommes pas maîtres de la terre et que nous devons la respecter. Et le confinement nous confirme que la réussite collective dépend souvent de la responsabilité individuelle.

 

Nous autres architectes avons à prendre en compte ces réalités et faire évoluer nos pratiques. Préserver. C’est un fait douloureux mais incontestable : le bâtiment est un des secteurs de l’activité humaine les plus polluants. Il se répand en périphérie, s’évase partout à la campagne et tire la caravane sans fin des lotissements, routes, ronds-points, centres commerciaux, zones d’aménagements… Et plus on se répand en périphérie, moins on donne les moyens à ceux qui restent urbanisés de vivre correctement. Le confinement a été plus facile à vivre aux populations vivant en pavillons (mais à quel prix pour le futur), qu’aux confinés de nos villes. L’urbanisation envahit l’équivalent d’un département français tous les sept ans.

 

Le sol, un écosystème complexe

En revanche, il y a quelques pays d’Europe où le sol est par postulat fortement protégé, voire inconstructible. Les territoires sont rendus constructibles au fil des réalisations nécessaires à l’élaboration des villes. Il faut donc argumenter pour obtenir le droit à construire. La nonconstruction est la règle, la construction l’exception.

En France c’est tout le contraire ! Le pays, au départ, est entièrement constructible et on a progressivement classé des zones boisées, parcs régionaux, zones agricoles, etc. Intellectuellement, cela génère une attitude bien differente ! Lorsqu’on peut construire facilement, on ne va pas chercher la difficulté, on préfère s’installer sur des zones encore vierges. Le sol est considéré comme une surface alors qu’il est un écosystème complexe. Sa consommation se fait de manière aveugle, sans considérer les subtilités géographiques.

 

Et si cela devenait le contraire ? Et si l’on renversait la table, en un mot si tout devenait – a priori – inconstructible ? Et si pour construire il fallait donner la preuve qu’il n’y a pas d’autre solution.

Rendre inconstructible ce qui est encore naturel ou agricole obligerait à voir la réalité autrement. La difficulté à construire sur les zones protégées inciterait à porter son regard sur les sites déjà construits où il serait plus facile de s’installer. On découvrirait qu’il y existe énormément de scories de l’urbanisation passée, de friches, de toits, de bâtis reconvertibles, de zones commerciales. On découvrirait qu’ils pourraient être propices à une écologie urbaine. Ces lieux seraient déjà ouverts à l’urbanisation et n’infligeraient pas au territoire une cicatrice supplémentaire.

 

Alors un autre regard serait porté sur le territoire. Chacun découvrirait que la ville, et surtout sa périphérie, sont des gisements de densification urbaine et humaine. Nous serions devenus attentifs aux mutations des « zones commerciales » qui défigurent nos entrées de villes, attentifs à la vacance des centres anciens privés de vie qui dépérissent dans nos régions. L’adaptation étonnante des petits commerces des centres-villes est une grande le.on de ce confinement. Alors chacun saurait que l’extension sans fin des lotissements n’est pas inéluctable.

 

Des « immeubles jardin »

Utopie, bien sûr ! Pas vraiment. D’autres pays (Suisse, Italie, Allemagne, etc.) ont fait des choix différents. Les grandes surfaces de périphérie n’existent pas et restent au coeur des villes.

La question des zones commerciales sera un des grands sujets pour demain. En périphérie des villes, elles sont toujours très bien desservies et souvent installées aux portes de la nature et des lotissements pavillonnaires. Elles devront devenir un vrai terrain d’expérimentation. Le mode de consommation évolue avec l’e-commerce. Des nouvelles friches contemporaines apparaissent.

Que faire de ces surfaces déà. viabilisées et très accessibles ? Il existe des exemples convaincants de mixité, de surfaces commerciales associées à des bureaux, des logements ou des hôtels. Il faut reconquérir ces espaces.

 

La superposition évitera l’étalement, libérera le sol, favorisera un retour à la nature en lieu et place des anciennes marées de parking. Intensiíer ces espaces générera aussi de nouvelles centralités et, par conséquent, moins de mobilités polluantes. Au terme de ce processus vertueux et économe, c’est l’homme qui y trouve son compte. Il faut imaginer autrement l’habitat, proposer des alternatives aux grappes de lotissements qui tissent nos villes à perte de vue. Si les citadins continuent à fuir les villes pour retourner à la campagne, il existe d’autres moyens pour leur offìrir un petit morceau de nature.

 

Partout en Europe se multiplient les exemples de nouvelles densités. Mieux encore que le pavillon solitaire, des réalisations îeurissent autour de « l’immeuble jardin » où les surfaces de loggias et terrasses sont telles qu’elles offrent de véritables espaces verts suspendus. Au grignotage implacable des campagnes, la ville dense est la seule réponse. Mais pas l’entassement, pas une densité du portefeuille et des intérêts immédiats, il faut une densité pensée, organisée. Il est impératif que la ville dense, à travers sa beauté retrouvée, puisse à nouveau porter l’émotion et le rêve. C’est dans cet environnement que se sont manifestés les plus beaux gestes de solidarité et de convivialité. Il est impératif de mutualiser, d’économiser pour dépenser au plus juste les surfaces naturelles proches du coeur de nos villes et ce pour le « bonheur » des hommes.

 

Un projet fou ! Une utopie aujourd’hui, demain une autre réalité ?

 

Corinne Vezzoni est architecte, lauréate du prix Femme architecte en 2015 et codirige l’agence d’architecture Corinne Vezzoni et associés, avec Maxime Claude, Pascal Laporte et Michelle Lenne-Haziza.

Source : Le Monde