Énergie, eau, agriculture : la Méditerranée au bord du précipice

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L'AVITEM (Agence des villes et territoires méditerranéens durables) lançait vendredi 6 juillet 2018 à Marseille « les Ateliers de l'AVITEM », un cycle de conférences dédiées aux sujets de la ville durable en Méditerranée, avec comme thème pour sa première matinée « ressources et développement urbain en Méditerranée, le nexus eau-énergie-alimentation ».

 

MEDITERRANEE. Eau, énergie et alimentation. L'avenir de la Méditerranée passe un changement brutal et urgent des modes de production et de consommation comme l'ont constaté les intervenants des "Ateliers de l'AVITEM", organisés vendredi 6 juillet 2018 à Marseille par l'Agence des villes et territoires méditerranéens durables.

Directrice générale de l’Observatoire Méditerranéen de l’Énergie, un organisme à la fois think tank et outil de lobbying des industriels méditerranéens de l'énergie auprès des autorités européennes, Houla Allal estime que « eau énergie et agriculture constituent un trio détonnant. » Avec 550 millions d'habitants, les pays méditerranéens représentent 7% de la population mondiale et produisent 8% de la richesse. Ils consomment 7% de l'énergie et émettent 6% des gaz à effets de serre. Ils cumulent 8% des investissements dans le domaine de l'énergie. Vue de façon globale, la Méditerranée s'inscrit donc dans la norme.
 
Mais ces chiffres cachent de profondes disparités entre le Nord et le Sud. Un déséquilibre explosif. « La Méditerranée comptera 105 millions d'habitants de plus en 2040, alors que les Européens vont perdre de la population », s'inquiète Houla Allal. « Sur la rive sud, la demande d'énergie doublera d'ici 2040, la consommation d'électricité triplera. »
 
Les pays du Sud ne disposent pas des moyens financier pour produire proprement une telle quantité d'énergie. « Dans le cadre des accords de Paris, les États du sud ont dessiné deux scénarios. Le premier rassemble les objectifs qu'il s'engagent à tenir quoi qu'il arrive. Le second précise ce qu'ils pourront faire s'ils bénéficient de financements internationaux. L'écart est énorme. » Et seul le second scénario permettra d'échapper à une catastrophe climatique. Confrontés à une insécurité énergétique, les pays de la rive Sud de la Méditerranée n'auront d'autre choix que le recours aux énergies fossiles, avec à la clé « une explosion des émissions de CO2 », s'alarme Houla Allal.

 

Le Maroc a su trouver l'eau nécessaire pour le XX e siècle, mais devra évoluer pour satisfaire ses besoins au XXI e siècle (photo Ministère de l'Agriculture et de la Pêche Maritime)

Une Méditerranée hot spot

Pour les mêmes raisons démographiques, la question de l'alimentation se pose avec autant d'acuité. « Après des années d'amélioration de la situation de la faim dans le monde, nous constatons depuis quelques années une forte reprise de l'insécurité alimentaire », souligne Pascal Bergeret, directeur du Centre International des Hautes Études Agronomiques Méditerranéennes (IAMM) de Montpellier. « Le nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde a grimpé de 16 millions en 2017 par rapport à 2016. » Cette dégradation résulte du dérèglement climatique et des conflits. Or, la Méditerranée constitue un hot spot en matière de réchauffement des températures et de conflits armés.
 
Les pays de la rive Sud arrivent difficilement à nourrir leur population. Le déficit agricole de cette région a été multiplié par sept entre 1980 et 2015. La production a pourtant triplé. Mais la consommation a augmenté de 500%.
 
L’Égypte et l'Algérie sont deux des plus importants importateurs de céréales au monde. « Tant que les prix des céréales restent bas, les gouvernements peuvent éviter les émeutes de la faim en subventionnant les produits alimentaires de première nécessité », poursuit Pascal Bergeret. « Mais si les prix explosent, les budgets ne pourront pas suivre. »
 
Alors qu'en Europe l'exode rural a permis une augmentation de la taille des exploitations agricoles, et donc de la productivité, les pays arabes ne voient pas baisser leur population rurale. « Il faut donc inventer un nouveau modèle de développement », avertit Pascal Bergeret. Selon lui, il faut notamment « débloquer le foncier et mettre en valeur ces terres qui appartiennent à des rentiers et échappent aux paysans. »

 

Le Nexus eau-énergie-alimentation doit fonctionner à plein

La gestion de la ressource en eau apparaît tout aussi cruciale et inquiétante. Les précipitations ont baissé de 20% au XX e siècle, et chuteront de 30% au XXI e. Claude De Miras, directeur de recherche à l'IRD-LPED (Aix Marseille Université), estime que « la ressource n'est plus infinie comme le pensaient les ingénieurs au XX e siècle. Les moyens techniques et financiers ne suffisent plus pour fournir toute l'eau nécessaire. Le Maroc l'a très bien fait pendant un temps, mais il faut maintenant poser autrement l'accès à la ressource. Nous atteignons les limites de l'action publique. Les acteurs de terrain doivent travailler ensemble, de façon transversale. Le Nexus eau-énergie-alimentation doit fonctionner à plein. »
 
Car des actions dans un de ces secteurs impactent automatiquement les deux autres. « Il faut agir, et agir vite », insiste Bernard Valéro, directeur général de l’AVITEM. « Nous sommes aujourd'hui dans un temps d'urgence. Les problèmes démographiques, alimentaires, d'accès à l'eau, d'urbanisation ont toujours existé. Mais tout s'accélère de façon alarmante. Le danger réside dans cette rapidité. »


 

Source : Gérard Tur - Journal Econostrum