Février 2020

Vous êtes ici

L’urgence environnementale s’impose aux métropoles et territoires de la Méditerranée.

Par Arnault Graves, conseiller principal action climat au Secrétariat général de l’Union pour la Méditerranée (UpM)

 

Avant d´évoquer la question de l´urgence climatique en Méditerranée, il me semble nécessaire de rappeler quelques repères généraux.
Le point de bascule global au-delà duquel le réchauffement de la Terre s’amplifiera de lui-même, et ceci quelles que soient nos politiques climatiques, est situé aux alentours de + 2 degrés, et c´est la raison pour laquelle ne pas dépasser ce niveau constitue l´objectif premier de l´Accord de Paris.


Dans cette Terre qui pourrait devenir une « étuve », il sera de plus en plus difficile de cultiver les céréales sur lesquelles repose notre alimentation, et nos sociétés pourraient être exposées à la rupture des systèmes alimentaires, à des feux de forêts d’ampleur jamais connue qui déverseront à leur tour des centaines de milliards de tonnes de CO2 dans l’atmosphère, et conduiraient à un taux d’extinction des espèces bien supérieur aux précédentes extinctions.

 

Si nous ne sommes pas encore pris dans le cercle vicieux et infernal d’effets rétroactifs incontrôlables, le temps presse, et le « budget » carbone s’épuise très rapidement. Pour qu’il y ait une chance sur deux de rester sous 1,5 degrés de réchauffement, ce budget est d’environ 500 gigatonnes de CO2, et ceci sans compter les émissions du permafrost, le dépérissement possible de l’Amazonie et des forêts boréales, qui pourraient le réduire d’environ 60 %. Au rythme actuel des émissions (40Gt par an), ce budget est donc très largement entamé.


Faire tous les efforts possibles pour rester dans la limite de 1.5 degrés au niveau global est aussi un objectif de l´Accord de Paris, car il est vital pour certains pays du monde, au premier rang desquels les petits Etats insulaires.
Mais cet objectif lié au 1.5 degrés au niveau global est aussi fondamental pour le bassin méditerranéen.


Afin de mieux cerner ces changements et les enjeux correspondants, l´Union pour la Méditerranée, dans le cadre du mandat ministériel qui lui a été confié, a soutenu les travaux d´un réseau de scientifiques de la région (MedECC), en coopération avec le Plan Bleu, centre d´activités régionales, basé à Marseille, du Plan d´Action Méditerranéen du Programme des Nations Unies pour l´Environnement. Nous en avons les premiers résultats, et ceux-ci seront finalisés, publiés cette année, dans un rapport auquel sera adjoint un Résumé pour les Décideurs politiques, qui sera discuté, notamment avec les représentants des pays. Ces travaux sont menés en coordination avec le niveau global (GIEC et Organisation Météorologique Mondiale notamment).


Pratiquement, toutes les régions du bassin méditerranéen, sur terre et en mer, sont affectées par les récents changements liés aux activités anthropiques sur l’environnement. Les principaux moteurs du changement sont le climat (température, précipitations, événements extrêmes, élévation du niveau de la mer et acidification), mais aussi les pollutions diverses, les pratiques d’utilisation non durable des terres et les espèces exotiques envahissantes. Dans la plupart des régions du bassin, les écosystèmes naturels et les moyens de subsistance humains sont touchés. Du fait des tendances mondiales et régionales liées aux vecteurs des changements, les impacts sont fortement susceptibles d’être exacerbés dans les décennies à venir.

 

Le climat change plus rapidement dans le bassin méditerranéen: les températures moyennes annuelles y sont désormais supérieures de 1,4 degrés par rapport à celle de l’époque préindustrielle, le niveau moyen de la mer a augmenté de 6 cm (sur la période 1993-2013) et l’acidité de l’eau de la mer augmente, à des niveaux pouvant porter atteinte à la survie de certaines espèces. La hausse du réchauffement régional continuera de dépasser les taux mondiaux. Sur terre et en mer, les vagues de chaleur s’intensifieront en durée et en température maximale. Au cours des prochaines décennies, les précipitations estivales seront probablement réduites de 10 à 30 % dans certaines régions, ce qui renforcera les pénuries d’eau existantes et diminuera la productivité agricole.


Le niveau de la mer augmentera plus rapidement qu’auparavant (avec des différences régionales), de 43 à 84 cm au niveau mondial jusqu’en 2100, mais cela pourrait être de plus d’un mètre en cas de déstabilisation des glaciers en Antarctique.
La plupart des impacts du changement climatique sont aggravés par d’autres défis environnementaux tels que l’évolution de l’utilisation des terres, l’urbanisation et le tourisme croissants, l’intensification agricole, la dégradation des terres et la pollution (air, terre, rivières et océans). Les concentrations d’ozone augmentent et les pics de pollution seront plus fréquents. La mer Méditerranée est fortement polluée par de multiples substances, dont le plastique.


Alors que le changement climatique à lui seul intensifiera la demande d’irrigation de 4 à 18 % d’ici la fin du siècle, les changements démographiques, y compris la croissance des grands centres urbains, pourraient accroître cette demande de 22 à 74 %.
La productivité agricole est également affectée par la sécheresse dans de nombreuses régions, mais les deltas fluviaux et les estuaires sont également en danger en raison de l’élévation du niveau de la mer et de la salinisation des aquifères. Les stocks de poissons marins sont surexploités et des espèces invasives tropicales perturbent les milieux, principalement par le canal de Suez.


En raison de la sécheresse et des modifications dans l’utilisation des sols, les zones touchées par les incendies devraient augmenter. Les zones humides sont déjà réduites ou dégradées en raison de l’élévation du niveau de la mer, de la pollution et des changements dans l’utilisation des terres, et ces tendances devraient se poursuivre. Les impacts combinés des changements environnementaux (notamment la pollution atmosphérique) et les changements climatiques augmentent les risques pour la santé humaine, par le biais des vagues de chaleur, de pénuries alimentaires, de maladies vectorielles, respiratoires et cardio-vasculaires. La plupart des risques pour la santé touchent plus particulièrement les populations les plus fragiles, y compris les personnes âgées et les enfants.
Les événements extrêmes, en particulier dans les zones côtières, induisent de nouveaux risques et une exacerbation des risques existants. La protection des populations, la gestion des crises et les questions de sécurité doivent aussi intégrer les impacts du changement climatique.


Les conflits pour les ressources rares sont susceptibles d’augmenter en raison de la sécheresse et de la dégradation des ressources agricoles et halieutiques. Des réponses politiques plus efficaces aux changements climatiques et environnementaux impliqueront à la fois une atténuation renforcée, mais aussi une adaptation accrue aux impacts. Cependant, ces défis régionaux, s'ils sont correctement relevés, peuvent devenir des opportunités qui peuvent contribuer à une transition écologique et énergétique durable. Notre région est riche en sources d'énergie renouvelables, qui offrent le potentiel de développer ensemble des systèmes énergétiques sobres en carbone. Augmenter l'efficacité énergétique devient aussi un impératif. Pour être pleinement efficace, cette transition doit aussi concerner les autres secteurs émetteurs, non seulement en tant que consommateur d’énergie et de matières premières, mais aussi en tant que producteur d’énergie primaire: l’agriculture et le secteur agro-alimentaire, ainsi que son système de transport, de distribution et de stockage.
 

Cette double transition, écologique et énergétique, est au coeur des mutations urbaines et péri-urbaines, et résonne encore plus fortement sur les territoires littoraux, qui furent de tout temps des lieux d’échanges et de transformation.
En lien avec les travaux de sa plate-forme Climat, qui prépare actuellement, avec la plateforme Environnement, la seconde déclaration ministérielle relative à l’Action climat, à l’Environnement et à la Biodiversité, l’UpM renforce également ses actions dans d´autres domaines, tout en y déclinant cette dimension écologique, notamment :

  • en négociant un accord de coopération avec la Organisation des nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture et le Centre International des Hautes Etudes Agronomiques Méditerranéennes pour la création d´une Plateforme Méditerranéenne des systèmes d´alimentation durables, afin de promouvoir le régime méditerranéen et ses répercussions positives sur la biodiversité, l´usage durable des ressources en eau et énergétiques ainsi que sur l´emploi,
  • en travaillant en collaboration avec la DG REGIO de la Commission européenne pour s’assurer que le portefeuille de développement urbain de l’UpM serve de facilitateur pour toutes les transitions liés au milieu urbain,
  • en intégrant également ces enjeux dans la déclaration ministérielle sur l’Economie bleue qui est en préparation,
  • en ayant pour objectif de participer au « Pacte vert » européen qui contient une dimension voisinage importante.


Indéniablement, la Méditerranée a eu, à travers l’histoire, une influence déterminante sur la construction du monde d’aujourd’hui et est une région riche et diversifiée, pleine d’opportunités et de défis. Si nous pouvons surmonter les défis urgents auxquels elle est confrontée, en particulier ceux liés au changement climatique, la Méditerranée aura sûrement également une influence déterminante dans le façonnement du monde de demain.