Mars 2020

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Regard de l'architecte urbaniste Wassim BEN MAHMOUD sur l'ile de Djerba

A Djerba, la dégradation de ce qui fait la spécificité et la beauté de l’île avance à grands pas. Pourtant, Flaubert raconte dans son ouvrage Salammbô que l’air de Djerba est si doux qu’il empêcherait de mourir… Qu’est-il donc arrivé à Djerba?

 

Si vous voulez voir ce qu’est devenue l’île, prenez la jolie route qui relie Houmet Souk à Midoun. Vous verrez des monticules de matériaux de construction qui jonchent les bords de la route, des amoncellements qui cachent la vue des bâtiments médiocres situés à l’arrière et surtout, le beau paysage rural de l’île. Plus loin, des tas de rebuts des hôtels : chaises cassées, sommiers de lits abîmés, portes et fenêtres en bois, chaises longues périmées, meubles en plastique blanc hors d’usage, etc.

 

Tout le long des routes, poussent comme des champignons des bâtiments en forme de barres hideuses de deux ou trois étages et dont les rez-de-chaussée sont des alignements de rideaux métalliques destinés à devenir des locaux commerciaux, mais qui sont presque tous fermés. Y a-t-il une telle demande pour ces locaux ou bien ces promoteurs profitent-ils de l’absence d’autorité en se disant «c’est toujours ça de gagné»? Mais quel dommage pour l’environnement ! Ailleurs, c’est la saleté des plages jonchées par les bouteilles en plastique vides ou canettes de bière cabossées.

 

L’architecture

 

Le célèbre architecte Le Corbusier définissait l’architecture comme «le jeu savant et magnifique des volumes sous la lumière». Quelle architecture répond à cette définition plus que celle de Djerba ? L’architecture originale de l’île, maintes fois étudiée et analysée, est connue pour la blancheur de ses murs, ses petites ouvertures et ses jeux de volume.

 

Le blanc n’est pas une couleur, mais une infinité de tonalités qui varient suivant l’inclinaison du mur, de la voûte ou de la coupole par rapport aux rayons de soleil, suivant l’heure de la journée, ou le soir, suivant l’intensité de la lumière de la lune.

 

Partout sur l’île, on voit de plus en plus de Shopping Centers de tous genres, dont les couleurs criardes semblent avoir été choisies afin d’aguicher le touriste. Ces couleurs, qui nuisent à l’homogénéité et l’harmonie de l’ensemble urbain, devraient être strictement interdites. Les maîtres d’ouvrages, après avoir obtenu le permis de bâtir, se devraient de s’engager par écrit à respecter certaines couleurs pour les murs et les boiseries. En cas d’infraction, il devrait y avoir verbalisation et réparation.

 

A bannir donc les balustrades, les revêtements en pierre rose de Gabès… les couleurs qui vont du rouge au marron foncé ou encore les murs rideaux en verre que l’on peut voir sur l’ensemble de l’île et qui ne tiennent compte ni du style architectural local, ni des conditions climatiques !

 

Ce qui nous intéresse plus particulièrement, car il est en voie de dégradation, c’est le patrimoine immobilier très particulier de l’île : «Ces habitations spécifiques disséminées tel un semis blanc dans toute l’île». Afin de sauver ce patrimoine, on pourrait encourager l’acquisition et la restauration par les municipalités des vieux menzels, des constructions en ruine et abandonnées, pour les transformer par exemple en jardins d’enfants, galeries d’art, boutiques ou tout besoin exprimé par les habitants. Cela pourrait se faire par une société, telle que cela a pu se faire via la société El Beji dans le cas de Sidi Bou Saïd.

 

En attendant le classement…

 

Pendant que la dégradation de l’île s’aggrave de jour en jour, le projet d’un classement de Djerba par l’Unesco qui assurerait la sauvegarde de l’île apparaît bien comme une chimère… Car au rythme où vont les choses, il n’y aura bientôt plus grand-chose à sauver !

 

La grande campagne largement médiatisée pour le classement de l’île de Djerba au patrimoine mondial de l’Unesco n’est pas une chose nouvelle. En effet, dans les années 1990, lorsque M. Francisco Carrillo était le représentant résidant de l’Unesco à Tunis, une telle demande avait été formulée. Après des visites sur l’île et de nombreuses réunions, la réponse était qu’il n’était pas possible de classer l’île dans sa totalité, mais que certains monuments pouvaient l’être, et qu’il fallait préserver l’ensemble du patrimoine insulaire et sa spécificité.

 

«Aujourd’hui, tout va très vite, alors que vous qui y venez et moi qui y demeure, ne sommes ici que pour y rêver de mesure et de calme, de soleil et d’ombrages de mer douce et de brises légères, afin d’y partager l’insouciance».

 

Voici comment est décrite Djerba dans l’introduction du livre «Eternelle Djerba», édité et diffusé par l’Association pour la Sauvegarde de l’île de Djerba «Assidje» en mars 1998.

 

Née en 1976, l’Association de Sauvegarde de l’île de Djerba (Assidje) avait, parmi plusieurs objectifs, l’organisation de colloques et de rencontres, la publication de documents, la coopération avec d’autres organismes similaires. Mais malgré les motivations louables et le dévouement de ses membres, l’association, en tant que structure de réflexion et de propositions, n’a pas eu le poids et l’influence espérés pour orienter le plan d’aménagement général de l’île, les plans d’urbanisme des municipalités, les cahiers des charges ou un rôle actif au niveau des commissions des permis de bâtir. Cela fait une trentaine d’années que Djerba est aux portes de l’Unesco et, pendant ce temps-là, la dégradation continue.

 

En attendant, ce «miracle» du classement, on pourrait agir de plusieurs façons, localement, afin de sauver ce qu’il reste à sauver et limiter les dégâts en cours. Il ne faudrait pas que cette focalisation sur le classement par l’Unesco aboutisse à une forme de complicité avec la dégradation en cours absolument dramatique du patrimoine djerbien ! La maison brûle et nous regardons ailleurs…

 

En plus des 8 sites déjà classés en Tunisie et la liste des nouveaux sites, objet de demande d’inscription au patrimoine mondial, le 17 février 2012 a été soumis le dossier de l’inscription de Djerba sur la liste indicative de l’Unesco, en coordination avec les institutions officielles, dont l’Institut national du patrimoine (INP) et l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle (Amvppc). L’implication de la société civile est d’une grande importance. L’Assidje a relancé la demande d’inscription au patrimoine universel par l’Unesco en 2017. Aujourd’hui, on espère classer des zones ou certains monuments car l’ensemble de l’île paraît improbable, comme cela avait déjà été dit par le représentant de l’Unesco, il y a une trentaine d’années.

 

Il faudrait évaluer concrètement les retombées d’un tel classement s’il a lieu. Il serait également utile de sensibiliser aux particularités des richesses naturelles et architecturales de Djerba, par une action médiatique et des expositions.

 

Mais peut-être que le plus important aujourd’hui serait de s’inspirer d’expériences réussies ailleurs, sur d’autres îles de la Méditerranée, comme en Grèce. Organiser des visites aux îles Grecques comme Paros, Mykonos ou Santorin pourrait être une bonne idée afin de s’inspirer de ce qui a été fait là-bas. La façon dont la réglementation et le contrôle de la construction ont été réalisés sur ces îles grecques pourrait servir de modèle à suivre pour Djerba !

 

Yes we can — Oui on peut le faire

 

A Djerba, afin de pouvoir contrôler les constructions, il est impératif que la police municipale revienne sous l’autorité de la municipalité.

 

Nous pourrions aussi commencer par le classement de certains monuments par le ministère de la Culture tunisien. L’Institut national du patrimoine a déjà préparé les dossiers techniques pour seize mosquées. De très nombreuses mosquées de l’île sont aujourd’hui dénaturées, défigurées. Ces joyaux architecturaux sont souvent aussi laissés à l’abandon et de nouvelles mosquées, souvent de couleur verte ou recouvertes de céramiques, dans un style totalement étranger à celui de l’île, apparaissent un peu partout.

 

La zone touristique de l’île est la mieux organisée, bien que critiquée pour le «bétonnage de la côte». Il est important d’aménager des zones de plages publiques équipées et peut-être d’organiser les hôtels autour de pôles d’attraction structurants (les terrains de golf, aqualands, zone de sports équestres, centres commerciaux et loisirs, etc.) et éviter le développement linéaire en front de mer. Favoriser le tourisme à Djerba, c’est avant tout redorer l’image de la destination, veiller à la propreté et améliorer le service.

 

Quant à la hauteur des constructions, elle est limitée sur l’île à la hauteur des palmiers. Il est crucial que cette limite soit respectée, comme il faudrait réhabiliter les tabias, élément traditionnel qui limite sur l’île les propriétés et qui sont un élément structurant du paysage. Surmontées de cactus, les tabias servent de clôtures dissuasives. Elles sont de plus en plus remplacées par de hauts murs de clôture en briques. Réintroduire les tabias dans le paysage djerbien nous semble également très important.

 

Nous pouvons aussi penser à laisser des zones naturelles telles que celle de Lella Hadhria, véritable oasis avec sa lagune entre terre et mer. Ces zones naturelles ajoutent à la beauté de l’île et consacrent son caractère de beauté naturelle.

 

Les exemples d’architecture qui peuvent servir de modèle existent : des maisons nouvelles qui s’inspirent des houchs anciens, mais avec le confort moderne, l’hôtel Menzel (l’ancien), l’Iset (Institut supérieur des études technologiques) conçu par Ajmi Mimita, un enfant de l’île, Djerba Explore, lieu de distraction familiale et touristique en même temps qu’un centre didactique avec son musée et son village traditionnel, sans oublier le musée des arts et traditions populaires de Guellela, réalisé par un autre enfant de l’île, Faouzi Boussoffara.

 

Il existe aussi des activités culturelles valorisantes, comme le projet Djerbahood de street art à Erriadh et le développement des activités artisanales du quartier. Ces initiatives peuvent en inspirer de nouvelles.

 

Patrimoine et modernité

 

Les opérations de restauration de bâtiments de valeur architecturale ou historique, comme les mosquées, les menzels et les fondouks sont à encourager.

 

Quant à la construction de nouveaux bâtiments, il ne s’agit pas de copier les modèles du passé, aussi beaux soient–ils. L’architecture doit refléter son époque. Pour les hôtels par exemple, il est possible de réaliser de nouveaux bâtiments avec une architecture contemporaine intégrée, l’exemple le plus réussi étant l’hôtel Menzel Djerba dans sa forme initiale.

 

Nous en sommes convaincus : on peut, on doit faire preuve de création en s’inspirant du patrimoine pour continuer à préserver le caractère architectural local particulier. Il faut à tout prix bannir les copies importées de l’intérieur ou de l’extérieur sous prétexte de modernité.

 

La modernité, ce n’est pas copier sans penser au contexte climatique, social, culturel et patrimonial. La finalité de l’action est de préserver la cohérence entre l’ancien et le contemporain. C’est en conjuguant les efforts de tous, habitants, amoureux de l’île et autorités, que la préservation du patrimoine djerbien, en réel danger aujourd’hui, pourra se faire.

 

Auteur : Wassim BEN MAHMOUD, architecte-Urbaniste

Source : site de la revue ARCHIBACT