Avril 2018

You are here

Les territoires urbains méditerranéens au défi des mutations démographiques et environnementales

Etat des lieux

La mutation des grands équilibres environnementaux mondiaux s’impose aussi à la région Méditerranéenne. Cet espace terrestre et maritime montre une certaine fragilité exacerbée par une pression démographique sur les littoraux et une activité humaine soutenue : urbanisation, exploitation des ressources naturelles, pollution. Face à ces évolutions, la question de la vulnérabilité et de la résilience des territoires urbains méditerranéens est posée. Penser le Bassin Méditerranéen, comme territoire transnational, sous le prisme de sa population, de ses dynamiques, de sa répartition géographique, de ses activités et de l’écosystème naturel dans lequel elle évolue, permet de mesurer les enjeux qui se posent, aujourd’hui, aux villes méditerranéennes et aux modèles de développement urbain dans lesquels elles s’inscrivent.

 

CROISSANCE  ET DESEQUILIBRES DEMOGRAPHIQUES

  • Projections globales

La population méditerranéenne a connu un taux de croissance de 20% entre 1970 et 2018. Les 22 pays riverains regroupent, en 2016, 502 500 000 personnes, soit 7% de la population mondiale. Selon les projections, la population de la région atteindrait 524 millions d’habitants en 2025, selon la Banque Mondiale.

 

  • Répartitions régionales et nationales

La rive sud-européenne, avec 196 millions d’habitants, est la plus peuplée des trois, suivie de la rive nord-africaine, avec 189 millions, et du Mashrek, avec 116 millions, selon les chiffres de 2016.  Les pays les plus peuplées sont, toujours selon la Banque Mondiale, l’Egypte (95,7 millions), puis la Turquie (79,5 millions), la France, l’Italie, l’Espagne, l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Syrie puis la Grèce. Compte tenu des dynamiques nationales de croissance démographique, la rive sud sera la plus densément peuplée d’ici quelques années, le littoral euro-méditerranéen restant toujours, à l’échelle de l’UE, le rivage le plus peuplé.

 

  • Facteur 1 : Natalité élevée et allongement de l’espérance de vie

En 2015, selon les taux d’accroissement naturel, deux ensembles de pays se distinguent : le premier regroupe les pays ayant un taux d’accroissement naturel négatif ou proche de zéro traduisant un vieillissement de la population (Italie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Grèce). Avec un taux supérieur à 0,3 %, la France et l’Albanie se différencient. Sur les rives Est et Sud, les dynamiques ne sont pas homogènes. Ces pays connaissent des transitions démographiques n’ayant pas le même rythme. Alors que le solde naturel de la Turquie, du Liban et de la Tunisie est compris entre 1,0 % et 1,3, l’Egypte, la Libye, l’Algérie et les Territoires Palestiniens se situent entre 2 % et 3%. L’augmentation de la population sud-méditerranéenne s’explique autant par une natalité encore forte que part un allongement de l’espérance de vie. La jeunesse de la population et le taux de croissance démographique important questionnent la résilience des économies locales et régionales.

 

  • Facteur 2 : Migrations internationales et exode rural

Si l’espace méditerranéen, zone de contact entre trois continents, est présenté comme un carrefour migratoire, les dynamiques de déplacement y sont diverses et les enjeux de leur gestion, complexes. Doivent être distingués les territoires d’émigration, de transit et de destination. A l’exception de la France, de l’Italie, du Liban et d’Israel, pays d’immigration au regard de leur solde migratoire, la majorité des pays du pourtour méditerranéen sont des territoires de transit et/ou de départ. En 2015, l’OIM  recensait plus d’1 millions de personnes entrées dans l’espace Schengen, dont 85% ayant transité par les côtés grecques.  Si les flux Sud-Nord sont conséquents, il ne faudrait pas occulter, pour autant, l’importance des dynamiques migratoires Sud-Sud et rural-urbain. L’exemple algérien est significatif : la population rurale aura diminué de 20%, au bénéfice des villes, d’ici 2050. Tout comme les trajectoires de migration, les motifs de déplacements sont diverses : économique, académique, politique ... La Turquie comme la Lybie sont les principales portes d’accès à l’Europe pour les populations fuyant des situations de conflit et de pauvreté au Moyen-Orient et en Afrique Sub-Saharienne.

 

CONCENTRATION URBAINE ET LITTORALE

  • Densité élevée

Sur les littoraux, la densité de la population, estimée à 96 hab/km2, est beaucoup plus forte qu’à l’intérieur des terres. La population des régions côtières est ainsi passée de 95 millions en 1979 à 143 millions en 2000 et pourrait atteindre 174 millions en 2025.  Si, en termes de population des pays riverains, la rive européenne est plus peuplée, l’espace littoral au Sud concentre davantage d’habitants, 85 millions, contre 75 millions pour la rive Nord. La densité du littoral n’est pas homogène. Très faible en Lybie (20 hm/km2), elle est très élevée ailleurs (Delta du Nil).  L’urbanisation croissante, et territorialement continue du littoral, contribue à saturer les territoires côtiers tout autour du Bassin Méditerranéen. Cette tendance se renforce singulièrement sous l’effet des variations saisonnières touristiques sur les rivages septentrionaux de la Méditerranée tout particulièrement.

 

  • Urbanisation croissante du littoral 

Accueillant, déjà, deux tiers des méditerranéens, en 2005, les villes verront leur population augmenter de 20 millions d’ici 2025, selon le Plan Bleu. L’urbanisation galopante des pays du Sud et de l’Est du Bassin, estimée à 70 %, est accompagnée d’un phénomène, conjoint, de littoralisation des activités humaines et d’artificialisation des côtes, accentuant la pression anthropique sur la biodiversité environnante. Plus de la moitié des 46 000 km de côtes pourrait être bétonnisés, d’ici à 2025, contre 40 %, déjà, en 2000. La prégnance de quartiers informels, précisément là où les réseaux d’assainissement et les services urbains montrent des certaines défaillances, témoigne des limites de la maîtrise de l’étalement urbain dans l’espace Méditerranéen.

Densité de population et centres urbains dans le bassin méditerranéen - http://planbleu.org/sites/default/files/publications/statemedenvt_part1.pdf

INTENSIFICATION DES ACTIVITES HUMAINES

  • Secteur industriel et énergétique

Les littoraux méditerranéens sont, plus ou moins, spécialisés dans le secteur de l’industrie de transformation et d’extraction des ressources naturelles. Structuré autour de vastes zones industrialo-portuaires, le secteur industriel est responsable d’une part considérable de la pollution globale en Méditerranée (CO2, substances acidifiantes, eaux usées et déchets). Toutefois, la désindustrialisation des économies nord-méditerranéennes conduit les acteurs de ces territoires à entreprendre des projets de reconversion des sites de production et des ports de commerce.  

L’espace Méditerranéen, voie d’accès aux réserves d’hydrocarbure du Moyen-Orient et du Golfe, s’érige aussi en producteur/exportateur. Si l’Algérie est, actuellement, la principale puissance énergétique (gaz naturel et pétrole) de la région, la découverte récente de gisements pétroliers, au large de Chypre et des côtes israéliennes et libanaises, va ainsi faire de ces pays, de nouveaux acteurs pétroliers en Méditerranée.

 

  • Activités touristiques

Ce secteur représente une source constante d’emploi (11 % du nombre total d’emplois) et de croissance économique (11 % du PIB de la région) selon le Plan Bleu. Représentant 5,7% des terres émergées, la région concentre 27% du tourisme mondial, et connaît une fréquentation annuelle de 300 millions de touristes. Les projections annoncent une fréquentation à la hausse d’ici 2030 (500 millions). Aujourd’hui, 50% des arrivées se font par les côtes, toutefois, c’est bien le littoral nord qui attire une grande partie de l’activité touristique, la France, l’Espagne et la Grèce étant des destinations principales.

 

  • Secteur agricole

Premier fournisseur de fruits et légumes de l'Europe, l'agriculture méditerranéenne est un secteur économique dynamique. L'agriculture sèche et irriguée traditionnelles, si elles ne représentent globalement plus, en termes de création de richesses, des activités majeures les économies  nord-méditerranéenne, elles gardent de l'importance dans la production nationale des pays du Sud et de l'Est. La population d’actifs sud et est-méditerranéens travaillant dans ce secteur d’activité est estimée à 30%. Si l’agriculture paysanne demeure encore majoritaire, l’agriculture intensive irriguée, s’est, elle, considérablement développée, au détriment des ressources en eau des territoires. L’irrigation nécessaire à l’agriculture en fait une activité utilisant près de 80% des ressources en eau de la région.

 

  • Trafic maritime

« Route maritime », « carrefour de continents » ou « mer intérieure » à travers laquelle les pays riverains échangent, l’espace maritime méditerranéen joue un rôle économique majeur en s’organisant autour de ses trois points d’entrée (Gibraltar, Suez, Bosphore). Bien que la Mer Méditerranée ne représente que 1,5% de la surface du globe, le commerce maritime méditerranéen, structuré par les métropoles portuaires de la région, représente 30% du commerce mondial. La variante méditerranéenne des nouvelles routes de la soie chinoises vient souligner l’importance stratégique de cet espace de navigation.

 

DEGRADATION ANTHROPIQUE DE L’ECOSYSTEME MEDITERRANEEN

  • Production de déchets et pollution de l’environnement

La mer Méditerranée a la réputation d’être la "mer la plus polluée du monde" tant les contaminations du milieu marin sont nombreuses et diverses :  pollution solide, contaminants chimiques traditionnels, pollutions par les nitrates ou les phosphates, pollution émergentes (cosmétiques et pharmaceutiques), les micro et macro déchets plastiques, les espèces invasives, les pollutions liées au trafic maritime (70% des déchets solides totaux présents dans ses eaux sont des plastiques). Recevant de grandes quantités d’effluents, de déchets solides et d’eaux usées domestiques, les zones côtières sont particulièrement dégradées.

 

  • Modification des environnements naturels

La zone méditerranéenne est caractérisée par un fort taux de biodiversité.  Alors qu'elle ne représente que 0,8 % de la surface et 0,3 % du volume des eaux océaniques, elle abrite de 7 à 8 % des espèces marines connues. La pollution des eaux, la surpêche mais aussi le développement et l’étalement des infrastructures littorales et maritimes modifient certains équilibres de l’écosystème marin.

La végétation terrestre, riche d’arbustes caractérisant les paysages naturels méditerranéens en étage, est tout autant menacée par la déforestation, l’assèchement et la pollution chimique des terres. Les zones humides de la région, ayant déjà disparu de moitié au cours du XXe siècle, sont, elles aussi, particulièrement menacées par l’activité humaine. Si les espaces côtiers connaissent un phénomène d’érosion accéléré, l’acidification et la stérilisation des terres arables touchent particulièrement les territoires agricoles des arrières pays.

La pollution et zone en péril en Méditerranée - http://www.sylvainpreudhomme.fr/cartographie-dessin-plans.php

RECHAUFFEMENT CLIMATIQUE ET EVOLUTIONS DE L’ENVIRONNEMENT MEDITERRANEEN

  • Climat et phénomènes climatiques

Le climat, dit « tempéré chaud » ou « semi-aride », est fortement influencé par le relief montagneux qui borde le Bassin. Toutefois, une partie du littoral Libyen et Egyptien (Sinaï) connaît un climat subdésertique. Selon le GIEC, dans cette région, l’augmentation moyenne des températures serait comprise entre 2°C et 6,5°C d’ici la fin du XXIe siècle. Les variations géographiques et saisonnières de celles-ci seront, également et davantage, aggravées. La hausse des températures implique un changement indiscutable : celui de l’augmentation des phénomènes climatiques extrêmes (pluies torrentielles, sécheresses) ayant des conséquences directes sur les problèmes d’inondation, d’érosion des sols et de disponibilités de la ressource en eau. Les précipitations estivales diminueraient ainsi de 35% sur la rive Sud et de 35% sur la rive Nord. Ces conséquences des changements de températures sont exacerbées en milieu urbain où la population y est nombreuse, dense et le sol imperméable.

 

  • Espaces maritimes en tension

Les simulations mettent en évidence un réchauffement de 2 à 4 °C des eaux de surface et une montée des eaux de 15 cm à 20 cm d’ici la fin du XXIe siècle (GIEC). L’inertie des eaux du Bassin explique cette augmentation plus importante. L’élévation du niveau de la mer présente une menace pour les littoraux concentrant populations, activités économiques, patrimoine naturel et culturel. Toutefois, il semblerait que la partie Ouest du Bassin soit la plus vulnérable à cette élévation.

 

  • Biodiversité en danger

La biodiversité des milieux terrestres et maritimes du Bassin Méditerranéen subit autant les conséquences du changement climatique que de l’activité humaine. Si cette aire géographique concentre 6% des espèces maritimes et 10% de la flore mondiales, respectivement, ce sont 25 % des premières et 50% des secondes qui sont endémiques. Avec la diminution de ces espèces protégées, c’est tout l’équilibre environnemental méditerranéen qui est affecté par ces évolutions.

 

  • Eau, un « or bleu »

Selon le Plan Bleu, l’espace méditerranéen, soumis à un intense stress hydrique affectant autant les eaux de surface que souterraines, concentre près de 60% de la population dite « pauvre en eau ». Aujourd’hui, 180 millions de méditerranéens disposent moins de 1000 m3 d’eau par an, dont 80 millions sont en situation de pénurie, c’est-à-dire, ont accès à moins de 500 m3 par an à cette ressource. Autrement dit, les pays du pourtour méditerranéen ne disposent que de 3 % des ressources en eau douce de la planète, les régions principales de stress hydrique étant la vallée du Nil, les reliefs montagneux de la Turquie et l’Atlas marocain. Aussi, les ressources en eau de la région méditerranéenne sont inégalement réparties, puisque la rive Sud ne détient que 13 % de l’eau douce disponible en Méditerranée. Ainsi, d’ici 2025, ce sont plus de 250 millions de personnes qui sont menacées d’être confrontées à une pénurie d’eau, soit près de moitié du total de la population méditerranéenne estimée à 524 millions en 2025. Les projections, à l’horizon 2025, évaluent la hausse des besoins à + 18% en moyenne et + 30% pour les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée, alors que les ressources en eaux renouvelables baisseront de 20% d’ici à 2025.

Ressources en eau naturelles renouvelables par habitant dans les principaux bassins méditerranéens - http://planbleu.org/fr/activites/eau

Les nombreuses caractéristiques démographiques et environnementales de l’espace méditerranéen permettent de mieux comprendre les défis qui se posent aux territoires de cette région. Face aux changements qui s’imposent, les villes méditerranéennes, et a fortiori les métropoles, du Sud comme du Nord, doivent anticiper ces évolutions et adapter leurs stratégies urbaines. La « Ville Méditerranéenne Durable » doit ouvrir la voie à un modèle résilient d’aménagement des espaces urbains associant adaptation des territoires aux évolutions environnementales et atténuation des impacts environnementaux liés à l’activité humaine.

 

Mathilde Fraisse