Les villes et la guerre

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Les territoires urbains ont toujours été le théâtre de guerres, d’affrontements, de conflits. Entourés de remparts dès l’Antiquité et durant le Moyen Age, ceinturés de fortifications  jusqu’au 19e siècle, les espaces urbains ont basculé dans une autre histoire à partir du 20è siècle : De Stalingrad à Grozny, d’Hiroshima à Sarajevo, d’Alep à Mossoul, les territoires urbains et métropolitains subissent désormais de plein fouet les conflits qui déchirent certaines régions du monde et sont aujourd’hui amenés à devenir de plus en plus les principaux théâtres d’opérations et/ou les champs de bataille des guerres contemporaines. La bataille de Mossoul (800 000 habitants, soit l’équivalent de la population de Marseille) vient de nous donner une dernière et tragique illustration.

1) Du siège de Troie par les guerriers grecs de Mycènes au 13e siècle av JC, à la bataille de Berlin (16 avril-2 mai 1945), en passant par la chute de Grenade le 2 janvier 1492 au terme d’un long siège mené par les troupes du Roi Ferdinand d’Aragon et de la Reine Isabelle de castille, jusqu’aux bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki (6 et 9 aout 1945), les villes ont été de tous temps des objets de conflits :

Parce que s’y trouvait le siège du pouvoir politique (le bunker d’Hitler à Berlin en 1945, la fugace prise de Moscou par la Grande Armée de Napoléon le 14 septembre 1812) dont la capture ou l’anéantissement pouvait accélérer, à coup presque sur, la débandade du camp adverse.

Parce qu’il s’agissait de produire un effet de sidération sur la population de l’ennemi (les bombes atomiques successivement lancées contre deux villes japonaises, les bombardements d’hôpitaux ou d’écoles en Syrie).

Parce que la prise d’une ville visait à forcer un tournant dans le cours d’un conflit, (siège puis chute de Sébastopol, 1854-1855, qui marquèrent le début de la défaite de la Russie lors de la Guerre de Crimée).

Parce qu’une ville, à un certain stade d’un conflit, pouvait représenter un enjeu stratégique majeur : la ville de Dresde, détruite dans sa quasi-totalité sous un tapis de bombes (13-15 février 1945) alors qu’elle était devenue le nœud logistique central pour l’une des dernières tentatives de l’armée allemande de briser l’avancée soviétique sur le front de l’Est.

Parce qu’en raison de son importance économique, la prise ou la destruction d’une ville peut s’avérer déterminante dans la conduite d’un conflit : la destruction de Carthage en 146 av JC qui permit à Rome de s’assurer du contrôle de la Méditerranée et du grenier à blé que constituaient les territoires que dominait jusqu’alors Carthage. Il en va de même aujourd’hui des affrontements qui rythment l’actualité chaotique de la Libye depuis 2011.

Parce que la ville peut elle-même être une frontière, ethnique, religieuse, politique, et se transformer dès lors en ligne de front, (Sarajevo en Bosnie-Herzégovine ou Mitrovica au Kosovo).

Parce que frapper une ville cause un choc psychologique considérable, accélère le désespoir et fait croitre la terreur, tant des civils que des combattants.

Parce qu’enfin, l’attaque d’une ville s’inscrit dans la guerre médiatique, en particulier celle des images, qui accompagne tout conflit moderne.

 

2) D’objets, les villes, et plus largement les territoires urbains et métropolitains, deviennent les théâtres des conflits et les champs de batailles. Les raisons sont nombreuses et souvent se conjuguent :

Urbanisation croissante des populations et progression démographique de la taille des centres urbains, de plus en plus nombreux dans le monde à franchir le barreau de l’échelle métropolitaine.

Changement de nature et de paradigme des conflits contemporains : guerres totales, terrorisme, guerres asymétriques, émeutes urbaines, etc…  

De Kaboul à Mossoul, le développement des conflits en milieu urbain a introduit de nouvelles formes de combat :

Combinaison de forces réduites et mobiles sur le front, avec des troupes plus nombreuses pour assurer ensuite le contrôle des zones urbaines conquises ou libérées.

Rusticité des armements employés (IED, voitures kamikazes) combinée à une sophistication technologique de certains moyens mobilisés (drones, GPS, caméras, etc…).

Spécificité des combats en milieu urbain comme l’a montré l’usage intensif de bulldozers (qui ont remplacé les blindés traditionnels) par l’armée irakienne pour pénétrer le tissu urbain de Mossoul afin notamment de se protéger des attaques aux voitures kamikazes.

Les conséquences de cette généralisation des conflits et combats en milieux urbains sont aussi nombreuses que tragiques pour les populations civiles :

Massivement prises au piège des sièges, compte tenu de la rapidité qu’autorisent les moyens modernes de combat pour verrouiller la nasse autour d’un centre urbain et en rapidement bloquer toutes les issues.

Prises en otage et transformées en boucliers humains par les camps en présence.

Victimes en masse, dites collatérales, de frappes, dites chirurgicales.

Evacuations massives et souvent dangereuses de flots de réfugiés conduisant au déploiement de moyens parfois considérables pour leur relogement d’urgence, leur sécurité, et leur alimentation, dans des espaces d’urbanisme précaire (camps de réfugiés) qui ne vont pas sans rappeler les secours mobilisés lors de catastrophes naturelles majeures.

Enfin, la destruction du patrimoine culturel et historique d’une cité théâtre d’un conflit, (Alep par exemple ou encore Mostar ou Sarajevo), signifie la disparition, toujours traumatisante, d’une partie sinon de la totalité, de la mémoire collective et de la culture de la population urbaine affectée.

 

3) Tandis que les armées classiques sont aujourd’hui amenées à s’adapter aux nouvelles formes que peuvent revêtir les conflits du 21e siècle, en particulier à leur dimension urbaine, la Communauté internationale est pour sa part conduite à s’adapter elle aussi à cette nouvelle donne dans sa gestion des conflits armés ou la prégnance de l’urbain est forte : négociation, instauration et respect de cessez le feu, couloirs humanitaires, évacuations à large échelle de populations civiles, sécurisation post-conflit des théâtres urbains d’opérations de guerre, remise en route des services publics essentiels (eau, énergie, voies de circulation, hôpitaux, ordre public et sécurité), reconstruction, autant de points d’application auxquels correspond une diversité d’acteurs (Etats, agences des Nations Unies, ONG, Unesco, OAA, Organisations régionales, institutions financières internationales , etc…).

Ceux-ci doivent être en mesure d’adapter leurs modes d’intervention et de les mettre en œuvre selon une gouvernance collective, ou à tout le moins davantage coordonnée que cela a pu être le cas jusqu’ici.